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Saint-simonisme

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Le saint-simonisme est une doctrine socio-économique, à coloration politique et idéologique, dont l'influence au XIXe siècle fut déterminante, et qui peut être considéré comme un courant fondateur de la pensée technocratique moderne.

Cette doctrine tient son nom de Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), cousin éloigné du célèbre mémorialiste Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon.

Sommaire

[modifier] Doctrine

Le comte de Saint-Simon prétendait remplacer Dieu par la gravitation universelle (une expérience très simple consistant à placer un aimant sur une surface métallique verticale montre que l'aimant ne tombe pas, donc que la force de gravitation n'est pas la seule force de l'univers).

Il prit Isaac Newton comme référence absolue. Dans la lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains (1803), il posa le fondement d'une sorte de "religion" de la science.

Cette idée apparaît dès le début de sa carrière philosophique, dans la lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains (1803). On peut considérer que Saint-Simon est ainsi l'héritier, avec deux siècles de retard, de la théorie de l'héliocentrisme, et de la révolution copernicienne qui s'est développée au XVIIe et au XVIIIe siècle.
Il initie par ailleurs des thèmes plus tard repris par certains mouvements socialistes : abolition de l'héritage des instruments de travail, affirmation de la liberté sexuelle.

Sur le plan social, la théorie des classes sociales chez Saint-Simon met l'accent sur l'exploitation d'une immense majorité de travailleurs de toute nature par une faible minorité d'oisifs (notamment les "propriétaires-rentiers").

Sur le plan "spirituel", Saint-Simon entendait substituer la science à la religion.

Sur le plan temporel, il voulait substituer l'économie (qu'il appelait globalement industrie) à la politique.

Il estimait en effet que les gouvernements n'étaient qu'un leurre et que les « industries » détenaient la réalité du pouvoir.

Selon Pierre Musso[1], les liens de fraternité qu'il imagina entre les hommes répondaient à une analogie avec des réseaux physiques (canaux dans sa Picardie natale), d'où le nom de philosophie des réseaux.

Il pensait donc que l'intervention de l'État dans l'« industrie » était par nature pernicieuse. Mais, comme une autorité paraissait néanmoins nécessaire, il préconisait l'instauration d'un Parlement à trois niveaux :

  • une chambre d'inventeurs, et d'ingénieurs chargés d'élaborer les projets,
  • une chambre chargée de leur exécution,
  • une chambre d'écrivains et d'artistes chargés de leur promotion.

Il rêvait d'un âge industriel, faisant suite à l'âge féodal, et d'une fédération groupant tous les gouvernements d'Europe.

À la fin de sa vie, il jeta les bases d'une pseudo "religion", qu'il appela abusivement nouveau christianisme, puisque son système était athée. Le "Nouveau Christianisme" avait pour but déclaré "l'amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre". Ses disciples défendaient des thèses à la fois techniques (développement des voies de communication, ... ) et politiques (abolition des privilèges de la naissance, égalité entre les sexes…).

[modifier] Refoulement de la mémoire nationale

Méconnue à tort, la doctrine de Saint-Simon a été en prise avec son siècle. Elle reste, aujourd’hui, une matière à réflexion étonnamment moderne (technocratie, égalité des sexes, importance des réseaux…).

Les raisons du refoulement du saint-simonisme hors de la mémoire nationale sont multiples, et s'expliquent notamment par des prises de positions radicales jugées attentatoires à la propriété et aux mœurs (il faudra attendre Léon Blum pour que le socialisme parle de sexualité), des textes difficiles à lire, et bien sûr le développement ultérieur et l'emprise considérable de la pensée marxiste, qui a condamné le saint-simonisme[2].

[modifier] Historique

[modifier] Auguste Comte secrétaire de Saint-Simon

Le saint-simonisme commença à exercer une certaine influence lors du vivant de son fondateur, à partir du moment où Auguste Comte devint le secrétaire particulier de Saint-Simon après qu'il fut congédié de l'École polytechnique. Comte fut en effet secrétaire de Saint-Simon de 1817 à 1824, et l'aida dans ses travaux philosophiques.

Tout en s'opposant à Saint-Simon, qu'il quitta en 1824, Comte a contribué à répandre les idées positivistes initiées par son ancien maître Saint-Simon. Toutefois, on ne peut pas considérer Comte comme un pur saint-simonien.

[modifier] Premiers saint-simoniens

Après l'utopie (et la mort de Saint-Simon en 1825), les anciens militants, entrés dans les affaires, dans la politique et dans la presse, entreprirent de mettre en pratique les idées de leur jeunesse. On oublie souvent que Barthélemy Prosper Enfantin avec son ami François Barthélemy Arlès-Dufour puis avec Ferdinand de Lesseps, furent les initiateurs du creusement du canal de Suez, ou que le premier chemin de fer construit en France (Paris - Saint-Germain-en-Laye) l'a été par des saint-simoniens.

Barthélemy Prosper Enfantin (polytechnicien) assista à l'enterrement de Saint-Simon en 1825. C'est à ce moment qu'il reprit la doctrine de Saint-Simon.

Avec Olindes Rodrigues et Saint-Amand Bazard, il fonda une communauté à Ménilmontant, qui dégénéra en une sorte de religiosité (1829 à 1832)[3], dénoncée par certains contemporains comme étant une secte[4]. Enfantin et Bazard se faisaient appeler "Pères suprêmes". Ils font paraître en 1829 et 1830 l'Exposition de la Doctrine de Saint-Simon.

Enfantin diffusa ses idées via les journaux : le Producteur et le Globe. Enfantin fut directeur de la compagnie de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) dès sa création, ainsi que de la Compagnie générale des eaux. Il participa activement à la colonisation de l'Algérie (voir ci-dessous).

Enfantin eut une grande influence sur le courant libéral en France.

Saint-Amand Bazard développa la doctrine. Il y eut un « schisme » dans le saint-simonisme : Bazard se détacha d'Enfantin pour fonder notamment une branche socialiste proche du collectivisme.

L'homme politique Lazare Hippolyte Carnot (deuxième fils de Lazare Carnot dit "l'organisateur de la victoire"), développa quelque temps la doctrine saint-simonienne.

Philippe Buchez, fondateur du mouvement coopératif français, du journal L'Atelier (1840-1850) (l'un des grands ancêtres de la presse socialiste), et initiateur du mouvement social chrétien, a adhéré pendant quelques années au saint-simonisme. Il s'en est détaché en 1829 lorsqu'il a vu la tournure sectaire que prenait le saint-simonisme.

Pierre Leroux se rallia au saint-simonisme dont il se sépara en 1831, en même temps qu'Alexandre Bertrand. Ils avaient fondé en 1824 le journal Le Globe, qui fut pendant plusieurs années l'organe des saint-simoniens.

Michel Chevalier est quant à lui dans la continuité des idéologies libérales d'Enfantin. Il fut conseiller de Napoléon III.


D'autres saint-simoniens, plus pragmatiques, furent à l'origine de grands travaux lors de la Révolution industrielle qui s'amplifia durant la deuxième moitié du XIXe siècle :

Ils participèrent aussi à des traités de libre-échange.

[modifier] Influences

[modifier] Le féminisme

En portant au cœur de sa doctrine la "question femme", le saint-simonisme participa au regain de féminisme qui se produit au cours des années 1830. Héritières de Saint-Simon, Claire Bazard, Cécile Fournel, Marie Talon sont au sommet de la hiérarchie du mouvement, beaucoup d'autres s'y engagent : Eugénie Niboyet, Suzanne Voilquin, Désirée Véret, Marie-Reine Guindorf, Elisa Lemonnier, Pauline Roland[5]. Le soupçon d'immoralisme flotta sur le mouvement, la "femme libre" étant rapidement assimilée à la femme publique : ce fut une des raisons prises par les autorités publiques pour intenter un procès au mouvement saint-simonien.

[modifier] Pendant la révolution industrielle

Les saint-simoniens se sentaient investis d'une mission d"« apôtres » (voir la signification exacte de ce terme dans l'article détaillé apôtre). Ils allèrent ainsi "prêcher" dans plusieurs villes de France, notamment à Lyon, en 1832, lors de la révolte des Canuts. Ce fut à cette occasion que Frédéric Ozanam, interpellé par un saint-simonien, décida de créer la conférence de Saint-Vincent de Paul (selon Gérard Cholvy).

Les idées saint-simoniennes dans l'économie, dans leur version libérale, étaient adoptées par Napoléon III, à travers son proche conseiller Michel Chevalier.

Les héritiers de Saint-Simon exercèrent ainsi une influence déterminante à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, d'abord en France : économistes, sociologues, industriels, hommes politiques, scientifiques, souvent polytechniciens. L'influence fut directe ou indirecte.

C'est grâce aux appuis des saint-simoniens, notamment François Barthélemy Arlès-Dufour que Julie-Victoire Daubié, journaliste économique, est la première femme à se présenter avec succès au baccalauréat à Lyon en 1861 et encore grâce aux saint-simoniens que son diplôme lui est remis signé par le ministre.

[modifier] Colonisation

Ils eurent aussi une grande influence en dehors du territoire français à travers la colonisation en Afrique et au Moyen-Orient, avec des personnages comme Barthélemy Prosper Enfantin, puis dans les années 1880 avec le cercle Saint-Simon.

Voir idéologie coloniale française.

L'Orient, en particulier, attira les saint-simoniens après 1832 (condamnation en France). Du fond de sa prison, le père Enfantin établit la nécessité d'une union dont la Méditerranée sera le centre ; l'Occident donnera sa technique, l'Orient ses réserves de foi. Certains partent pour l'Égypte afin d'y appliquer leurs idées et d'y réaliser un projet considérable qui leur permettrait de rentrer en France auréolés par un grand succès : ils lancent les travaux du canal de Suez.

Autre terrain d'élection : l'Algérie, où la conquête française se fait difficilement. Enfantin, qui a obtenu du gouvernement de Louis-Philippe une mission officielle, publie en 1843 un ouvrage en deux volumes sur la colonisation de l'Algérie. L'année suivante, le journal L'Algérie ne se borne pas à dénoncer les méthodes du général Bugeaud, les razzias, il propose un programme d'équipement. Si L'Algérie cesse de paraître en 1846, la colonie reste, avec des hommes comme Carette, A. Warnier, un foyer d'idées saint-simoniennes, et c'est un saint-simonien de formation, le mulâtre I. Urbain, qui conseillera à Napoléon III la politique du Royaume arabe, politique plus généreuse, fondée sur un partage des ressources et des responsabilités (Voir Liens].

[modifier] Influences philosophiques

On a vu qu’Auguste Comte développa un positivisme relativement proche des idées saint-simoniennes, qui employaient déjà le terme de positivisme.

Saint-Simon séduisit d'autres utopistes, comme Fourier et Proudhon.

Sous sa forme originelle, la doctrine ne dépassa pas les frontières. Elle fut en revanche reprise par d'autres courants de pensée hors de France.

Karl Marx et Friedrich Engels empruntèrent certains concepts et certaines formules au saint-simonisme (notion de classe). C'est la raison pour laquelle la statue de Saint-Simon figura aux côtés de celle de Lénine à Moscou, pendant la période soviétique.

Friedrich Hayek, théoricien libertarien, critiqua cette doctrine pour son côté pseudo-religieux.

[modifier] Références

  1. Pierre Musso, télécommunications et philosophie des réseaux
  2. Philippe Régnier, Le Saint-simonisme : approches nouvelles et actuelles
  3. http://gallica.bnf.fr/anthologie/notices/00092.htm Une prise d'habit saint-simonien à Ménilmontant au XIXe siècle (1832), sur le site Gallica
  4. Cette expression est employée dans les Annales de la Jaune et la Rouge
  5. Cf. Michèle Riot-Sarcey, ouvrage cité à partir de la page 26.

[modifier] Voir aussi

[modifier] Liens internes

[modifier] Liens externes

[modifier] Bibliographie

  • Nathalie Coilly, Philippe Régnier (dir.), Le Siècle des saint-simoniens : du Nouveau christianisme au canal de Suez, BNF, novembre 2006 : Le saint-simonisme a façonné une grande partie du XIXe siècle et posé certains des jalons de notre modernité. L'exposition présentée à l'Arsenal, qui conserve dans ses murs de riches collections saint-simoniennes, retrace cette aventure, de 1825 à 1832.
  • Pierre Musso, La religion du monde industriel : analyse de la pensée de Saint-Simon, Ed. de l'Aube, 2006 : Présentation d'une pensée qui synthétise les savoirs des Lumières et prépare les idéologies contemporaines, du socialisme au libéralisme industriel, et des disciplines comme la sociologie, le management, la science politique et la religion scientifique, industrielle et technologique contemporaine.
  • Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux, 1998
  • Antoine Picon[1], Les Saint-Simoniens. Raison, imaginaire et utopie, Paris, Belin, 2002.
  • Antoine Picon, Les Saint-simoniens : raison, imaginaire et utopie, Belin, 2002 « L'âge d'or qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé est devant nous. »
  • Christophe Prochasson, Saint-Simon ou L'anti-Marx : figures du saint-simonisme français : XIXe-XXe siècles, Perrin, 2005 : La vie et la pensée de l'économiste et philosophe (1760-1825) et la postérité de sa pensée politique à travers le libéralisme, le socialisme réformiste et scientifique au XIXe siècle, la technocratie réformiste des années 1960, ou la Fondation Saint-Simon créée dans les années 1980.
  • Philippe Régnier[2] (Dir.), Études saint-simoniennes, Presses universitaires de Lyon, 2002 : « Ce qui fascine aujourd'hui dans ce mouvement intellectuel, c'est la modernité, la hauteur de vues et l'efficacité avec lesquelles, au tournant de 1830, il a traité des problèmes de société qui redeviennent les nôtres (...) »
  • Philippe Régnier, Les Saint-Simoniens en Égypte (1833-1851), B.U.E-A, Abdelnour, Le Caire, 1989
  • Saint-Simon, Claude Henri de Rouvroy, Le Nouveau Christianisme : dialogues entre un conservateur et un novateur, Ed. de l'Aube, 2006 : Réflexion sur la religion --irréligieuse-- qui traverse l'œuvre de Saint-Simon.
  • Michèle Riot-Sarcey, Histoire du féminisme, Ed. La Découverte, 2002, collection Repères
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